de Raphael Zarka et Vincent Lamouroux

En 2001, la voie d’essais de 6,7km entre Gometz et Limours, bien que partiellement recouverte par la végétation, est toujours visible. Entre Ruan et Saran, la voie expérimentale de 18km de long traverse toujours les champs et la forêt de Chevilly, parallèlement à l’actuelle voie ferrée et à la N20.

L’Aérotrain, comme la Dymaxion car, de Buckminster Fuller sont des projets trop fascinants en eux-mêmes pour qu’un artiste puisse y ajouter quoi que ce soit d’intéressant, tout au plus il pourrait avoir l’envie d’une réactualisation du véhicule, de sa remise en circulation ; ce n’est pas du tout notre intention. Dès le départ, nous étions bien clairs à ce sujet. Nous sommes partis de la voie de l’Aérotrain, non du véhicule.

Le véhicule est de l’ordre du rêve, du caché, il n’existe plus que son image. La structure en béton, elle, se donne comme un objet bien réel ; objet dans le paysage devenu un des éléments du paysage. Cette structure n’est pas tout à fait une ruine, sur ce point, un célèbre texte de Robert Smithson paru en 1967 (donc contemporain des premiers essais de l’aérotrain) dans Art Forum sous le titre « Une visite des monuments de Passaic, New Jersey », nous est fort utile. Smithson invente dans ce texte le concept de la « ruine à l’envers », qu’il définit comme l’antithèse de la ruine romantique : « Il s’agit là de l’opposé de la ruine romantique, car ces édifices ne tombent pas en ruine après avoir été construit mais plutôt s’élèvent en ruines avant d’être construit. » (p20 cahiers du Mnam n°43, 1993).

La structure de l’Aérotrain appartient à un processus similaire, elle se rattache à cette étrange catégorie de la ruine moderne, celle des monuments abandonnés en court de route, formellement si proche de leurs cousines les ruines véritables.

Quelles différences, ou quelles hypothèses, peut-on tirer de ce type de ruine ? Il se pourrait que ces « monuments », en tant que projets avortés, soient des témoins, des constructions du rêve de l’utopie ; un monument de l’utopie, étymologiquement, du non-lieu, le passage du lieu imaginaire (hors carte) au lieu de l’imaginaire.

Car la voie de l’Aérotrain est un espace de double mise en mouvement, du corps et de l’imaginaire. C’est de cette première constatation que l’idée de construire un nouveau véhicule pour cette structure s’est imposée à nous. Pas de réactualisation pour un site qui justement n’a jamais été actuel. L’Aérotrain n’est qu’un « assemblage de temps hétérogènes » ; une pelote temporelle de fils enchevêtrés.

L’Aérotrain, tout comme la science-fiction, anticipe un futur qui ne reflète que la technologie et les aspirations d’un présent, voir d’un passé… c’est l’étrange constat, toujours renouvelé, du « yesterday’s tomorrow is not today » exprimé par Lawrence Alloway. C’est la seconde caractéristique de cette structure : être suspendue entre une multiplicité de temps qui ne se rejoignent pas. Il était alors clair que notre véhicule devait non pas réactualiser mais réactiver cette hétérogénéité et ce faisant être lui-même à l’image de cette complexité temporelle. Le dernier point important est sans doute celui qui nous a réuni sur ce projet. Il s’agit d’une autre ambiguïté de la structure liée à sa condition de fragment. Cette structure devrait être une route, une voie, un espace directionnel reliant des points A et B. A l’état de fragment, cette structure ne relie qu’elle même : « Pareil à une petite ¦uvre d’art, un fragment doit être totalement détaché du monde environnant, et clos sur lui-même comme un hérisson » (F. Schlegel).

La structure de l’Aérotrain est en même temps un espace clos sur lui-même et un objet dans l’espace. Là encore, nous pensons que notre véhicule se doit de faire écho à cette ambiguïté fondamentale du site. Ainsi notre PENTACYCLE n’est un véhicule que sur son rail, en tant que second pôle d’une unité voie-véhicule, ailleurs, il répond à la définition du fragment selon Schlegel.

 

Raphael Zarka is an artist. He lives in Paris.

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